INDEPENDENCE DAY Lagoune

L’aventure de la création

Si nos attitudes devant les oeuvres d’art sont toujours subjectives et nos discours subjectifs et porteurs d’un certain savoir , ils sont aussi tentative d’extirper des oeuvres leur vérité . Cela n’est pas facile lorsqu’il s’agit de l’art contemporain algérien qui offre l’image d’une production artistique éparse , pluridimensionnelle mais très certainement irréductible à une seule et unique définition . La création plastique actuelle que nous offre le groupe des  » Essebaghine  » , héritière de la période d’ouverture et du développement de l’art des années 70/80
Continue le mouvement d’invention , de renouveau de l’art algérien tout en y ajoutant une variété d’approches plus riches . Tout comme la montée des revendications nationales a été pour des peintres comme Khadda , Issiakhem ou Benanteur , le catalyseur qui a permis et provoqué le passage d’un art lyrique , orientaliste , à un discours pictural moderne , intellectuel , la période actuelle a quelque part poussé à l’émergence d’un discours plastique plus radical , plus autonome. Notre réalité offrant une matière plus abondante , sa surcharge en signes visuels ,associés à l’esthétisation médiatique des évènements crée la difficulté pour les artistes d’en tirer les conclusions et les pousse à radicaliser leur démarche .
Ils ont à peu près le même âge et ils sont à des titres divers en train de s’imposer sur la scène artistique algérienne , depuis assez longtemps pour certains ( comme Zoubir Hellal ou Karim Sergoua ) , plus récemment pour Kheira Slimani , Myriam Ait-el-Hara , plus discrètement (mais sûrement ) pour Ammar Bouras , Nour-eddine Ferroukhi , Djaoudet Gassouma ou Adlane Djeffal ; ils semblent avoir décidé de prendre en charge leur propre destin par l’organisation en groupe , comme une manière d’être solidaires pour ne pas être à la merci d’une société qui ne comprend pas toujours ce qu’il font car même s’il est difficile de parler de propositions plastiques communes , on peut mettre en avant un positionnement , un accord tacite autour de la recherche d’une cohésion théorique , par l’élaboration d’une méthode et de procédés propres à chacun , la volonté d’incarner des idées dans des structures plastiques .Au milieu de tendances et d’oeuvres d’art plutôt destinées au divertissement , acceptant plus facilement ce qui est utile et séduisant , on peut les qualifier de subversives .
C’est ainsi, que, dans leur manifeste , ils expriment la volonté d’imposer un dessein commun : soumettre leurs oeuvres à un langage formel , à une sorte de programme préétabli qui caractérisera les démarches de l’ensemble des artistes ; aussi, les oeuvres, nouvelles à chaque exposition, proposées au regard sont le résultat d’une conceptualisation spécifique à chacun : peinture , structure , objet , peinture-photo ou peinture-vidéo , autant de  » manières de faire  » qui permettent de mettre au point des travaux inédits ; grands aplats de couleur associés à la stylisation de symboles universels chez Kheira Slimani , matières brutes et naturelles empruntées au quotidien chez Myriam Ait-el-hara , graphisme coloré et ludique chez Djaoudet Gassouma , ironie des signes chez Zoubir Hellal , poésie des symboles chez Karim Sergoua , préciosité dans la mise-en-scène des objets chez Noureddine Ferroukhi , couleurs douces et diffuses chez Djeffal Adlane , synthèse des arts visuels chez Ammar Bouras .
Partenaires plus ou moins conscients du syndrome artistique , il y a comme une dépendance dialectique qui se crée entre eux ; c’est de cela que parlait Karl Einstein quand il affirmait  » l’histoire de l’art est la lutte de toutes les expériences optiques , des espaces inventés et des figurations  » : l’art est le terrain d’un conflit pour tous les membres du groupe , qui , issus de l’Ecole Supérieure des Beaux-arts, mettent en pratique un savoir acquis et le remettent en question en même temps ; confrontées les unes aux autres , leurs oeuvres brisent les préjugés et fascinent par leur sensibilité , leur liberté et leur ambiguïté .
De ce point de vue , l’on comprend qu’ils se déclarent d’avant-garde , et si cela peut paraître quelque peu prétentieux , il n’en demeure pas moins que nous avons besoin des avant-gardes ; elles sont par leur actualité, leur nécessité, cette secousse tellurique qui nous pousse vers l’avant et nous ébranle chaque fois que nous nous installons dans nos certitudes.
A côté d’une  » image-journaliste  » d’un pays livré aux démons de l’obscur, ou de représentations-clichés , ils construisent leur art autour du refus conscient, délibéré et revendiqué, d’être de purs objets de contemplation, proposant des oeuvres qui questionnent et inquiètent.
Car la facture même des oeuvres qui laisse deviner une parfaite assimilation des techniques modernes, indique que l’art contemporain algérien a dépassé le stade de l’imitation et constitue une proposition plastique cohérente. Mais ce qui fait réellement son originalité, c’est son fort quotient d’inquiétude, tributaire d’une culture partagée entre le traditionalisme pictural, l’intégration européenne et la mondialisation. Dans ces attitudes plastiques, des valeurs alors s’affirment et s’opposent, et même si cela ne semble qu’une apparence, c’est à travers elles que s’exprime la pensée autour de l’art. On ressent alors ce désir tenace de rester dans l’interrogation, de faire question de plusieurs choses à la fois : la question de l’être, de l’identité, la question de l’art comme une alternative à la difficulté de vivre. Nous sommes ainsi confrontés à une chose palpable, des incertitudes perceptives et conceptuelles, à l’aventure existentielle de la création ; un peu comme la juxtaposition de deux couleurs ou de plusieurs couleurs différentes fait voir différemment chacune d’entre elles, leur cohabitation influe sur l’existence de l’autre, un peu comme une lutte, comme un spectacle.
Qu’ils vivent plus ou moins tranquillement leur art ou mettent à nu leur intériorité, dans tous les cas, ces démarches sont remarquables par leur souci de conjuguer spéculation mentale et matières palpables, provoquant ainsi une perception sensorielle et spirituelle à la fois.
Ces conduites et ces manières de voir, qui caractérisent le groupe, ne sont pas en fait un phénomène esthétique isolé car on peut lire à coup sûr en elles, le visage intégral d’une époque ou d’une génération toute entière, dont le groupe représente un condensé. En même temps, elles sont la preuve qu’une part importante de la production artistique de cette génération des 35/45 ans, peut aller à contre-courant d’une époque, indiquer un mouvement spirituel, s’assimiler à une image du monde, la détruire ou la dépasser, pour développer un discours étrange fait de relations inhérentes au rapport de l’artiste avec son environnement, de recherches, de métaphores.
Toutes leurs expositions trouvent ainsi leur force, là, dans cette tension capable de rassembler une infinie diversité, dans cette cohérence toujours à la limite de l’éclatement, proposant les multiples ressources d’un dialogue tout en répliques et en élancements, en défis et en transmutations ; au bout du compte, on reste quelque peu étonné devant ce geste de refus, ces imaginaires où semble se chercher une relation nouvelle au monde, à soi, à l’image, que celle-ci recherche la pure séduction de l’apparence, la bizarrerie, ou l’attraction de la couleur …
Mais au-delà de la variété, du souci de problématiques esthétiques chères à l’ère du temps ( l’autonomie de l’art, le destin de la peinture…) se profile la question de l’avenir de l’art et de sa capacité à intégrer le champ social, de sa fonction critique qu’elle soit d’ordre sociologique ou formel.
L’art comme manière de percevoir le monde ne peut donc, à l’heure où l’on vit, être mû seulement par une visée esthétique interne ni en être guidé car le désarroi de notre champ artistique actuel vient de ce qu’il n’y a pas assez d’images qui nous donnent à penser, d’images qui en appelleraient à un regard provoquant et sécurisant à la fois, rompant avec le non-sens, l’horreur et la mièvrerie .
Mais l’exigence que s’imposent à eux-mêmes les artistes du groupe de produire de manière ponctuelle des oeuvres inédites, en même temps qu’elle maintient leurs aptitudes à la création toujours en éveil, peut du même coup les exposer au risque de l’innovation formelle qui réduit le contenu à des concepts vides ; et peut se développer alors une culture de la facilité, de l’effet, de la distinction à tout prix.
C’est l’un des écueils parmi d’autres auquel devront faire face les artistes, car la création est une lutte, un combat, où l’engagement ne peut avoir d’équivalent que la sincérité de la démarche. Sans oublier que c’est donc l’avenir qui dira quelle sera la portée de cet art car si pour des oeuvres à l’imagerie traditionnelle, l’offre est plus ou moins fixée, les valeurs reconnues dans le temps et l’espace, pour ce qui est de l’art contemporain, l’offre est encore indéfinie et les valeurs incertaines, car l’élaboration des valeurs obéit à des motifs extrêmement complexes, comme l’influence des progrès dans la recherche savante, les débats esthétiques du moment (si rares), les phénomènes de mode et surtout….les intérêts marchands.
Leurs expositions sont annonciatrices des tendances qui se dessinent à l’horizon des années 2000 car , réalisant un art quelque peu en marge de la société , radical , innovateur , tourné vers l’avenir , elles plaident pour le principe d’opposition à la norme , pour la valeur universelle de la subversion, bref , pour une aventure qu’il est bon de vivre ensemble , celle de la création .
Nadéra Laggoune-Aklouche .

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