Banal accident sur la RN1


Tu sais, moi aussi j’aurais préféré, mais tu penses vraiment que j’ai le choix ? J’peux pas passer sans te regarder pour la simple raison, espèce de garce, que tu me l’arraches, mon regard. Tu me l’arraches littéralement. Pas que le regard. Le regard, les yeux, tout. Tu m’arraches tout, les tripes la peau les os les ongles la rate. Tout. Tu m’arraches tout quand je passe près de toi. Quand je dépasse tout lentement, le vide laissé par le barrage inexistant des fantômes de militaires qui étaient là. Tous évaporés et dont les organes ont tenté de tenir bien des années après l’inutile exposition à ton soleil de mort.
Spectres partout autour de toi, garce de la guerre et de la puissance. Et des organes éparpillés partout autour de toi, balisant ta zone toxique, esquissant tes invisibles tentacules tout autour de l’épicentre critique où mille milliards d’atomes s’entrechoquèrent pour tuer et détruire. J’aurais vraiment aimé passer sans te concéder un regard, une pensée ou une cellule saine. Mais rien n’y fait. Salope tu es, salope tu resteras. On dit « La pierre ne fond jamais et la pute ne se repent jamais » : s’il est vrai que tu ne te repens pas, tuant passivement durant des siècles encore, sans même lever le petit doigt, tu as quand même fondu la pierre. Pas une pierre. Pas des pierres. Une montagne ! Une montagne réduite à une blessure. Réduite à tuer à son tour après avoir été tuée. Garce assassine. Tueuse silencieuse. Je passe à côté de toi, à travers ce barrage qui n’existe plus mais dont les fantômes flottent encore dans l’ocre des poussières lourdes. J’ai pas envie de trop regarder, pour éviter le regard pétrifiant d’une Méduse nucléaire, mais j’aperçois tellement de spectres perdus, traînant leurs organes et leurs os en haillons. Passants, militaires, nomades, tenanciers de gargotes du bout du monde, enfants charriant des kilomètres de câbles de cuivre durant des décennies et tout un pays qui passe par là, par hasard ou par nécessité. 
Oui, passer par là, car l’unique route passe par là. La RN1. Obligé. On peut pas y couper, même si de loin se profilent djinns et farfadets décharnés virevoltants au-dessus de l’horizon de roche, soulevant tempêtes de poussière et effluves de charognes. Tu vois, salope : on n’a pas le choix, on doit passer par là. Et on n’a pas le choix, on jette seulement un regard car tu l’arraches vite fait comme un trou noir qui annule la lumière d’une galaxie. Pas le choix. Quelque chose de beaucoup plus fort que l’inéluctable. L’inéluctable est une figure dans les textes divins, un raccourci chez ceux qui écrivent. Là, c’est autre chose. La douceur du terrible mot jure avec ce que tu as instauré. Mourir là, assurément, ou dans mille ans. Tu sèmes la graine de la mort au fond de nos corps, de nos corps obligés de passer là. Machine infernale. Non, Machine mortelle mécaniquement rodée. Plus réactive et plus pro que la bureaucratie de l’Enfer et de ses Ministères, ses administrations louvoyantes. L’Enfer serait un entonnoir ? Toi, in fine, tu es la salope aux mille trous, en pyramide inversée, tu sais, crachant ton poison aux abords d’une route nationale, tuant tout, nous tuant tous. Même ceux qui veulent passer vite. Ah mais y a le barrage, les militaires, ou leurs fantômes, kif-kif merde. Tu me crèveras. Tu n’as pas le choix, toi aussi. Tu détruis des montagnes, des pays, même des planètes par ta puissance. T’es comme ça. Comme les chiens enragés qui suivent notre bus qui dévale la RN1. Tu lâches rien. Tu lâches pas. Enragée. Sale pute.
Des coups violents viennent heurter les parois du bus, les fantômes et les barres de fer, les barbelés déchiquetés et les tôles déformées par la puissance des explosions s’écrasent violemment contre ce bus inter-wilayas de merde dont le moteur Diesel hoquète, le chauffeur pas réveillé depuis Ghardaïa panique, oscille entre gros blasphèmes et prières désordonnées. Dieu adulé, aussitôt insulté. Dans la même phrase. Sous le même ciel ocre gris bleu. Un chaos qui te plaît, toi qui fomentes ton propre Enfer à partir du chaos où tu excelles : production en masse, tuerie en masse. Les tuer tous. Nous tuer tous. Salope. Chaos. Déjà que c’est le bordel ici. Avec ses roches et ses sédimentations, on dirait les ruines d’une civilisation disparue sur Jupiter. Notre navette brinquebalante traverse tes essaims de spectres et ton nuage radioactif, si actif qu’il se faufile dans nos cellules, dans les interstices de la mémoire et de la peau asséchée par la longue route. Le crépuscule est rouge, les yeux du chauffeur aussi, qui roule sans s’arrêter depuis quelques centaines de kilomètres. Rougeoie alors, à travers les vitres sales du bus, l’étendue de ta bêtise en un champ de braises vives où nous cuirons, instantanément. Où nous mourrons, là, tout de suite, ou dans mille ans. Comme tout ce qui est mort maintenant, hier et demain : l’eau la roche la lumière l’air. C’est une morgue à casiers ouverts, sans médecin légiste ni PV de dissection. Éternellement. Avec des milliers de morts qu’on ne voit pas distinctement et qui survolent les chambres funéraires frigorifiées comme un nuage de criquets pèlerins. Un crime. Sans enquête. Sans main courante sans juge ni procureur ni flic ni garde à vue ni cellule. Un crime perpétuel que tu commets encore et encore. Tu tires dans le tas, sale pute, vidant un chargeur qui ne se videra jamais. Bang bang bang bang bang… Big Bang à l’envers où la matière jamais ne fut. Matière en fûts éparpillés tout autour, boursouflures. Tempêtes solaires de toi. Toi la Géhenne où nous nous consumons, bûches d’un feu invisible alors que s’allume, dans la suffocation de la chaleur et l’oppression infernale, la cigarette du chauffeur insomniaque de notre bus qui trépasse. Qui passe. Qui s’enfonce, suicidaire et toussotant de tout son Diesel, dans ton indécente impasse. Sale pute de guerre et de puissance. Le bus qui passe défonçant tes fantômes et tes entrelacs de rayons radioactifs. Au beau milieu. Flèche sifflante brisant les ondes de l’air. Mais y a pas d’air chez toi. Salope. Juste de la mort en tonnes, du fer et du sang frelaté et des organes en dégénérescence. 
Le chauffeur s’est endormi, la cigarette a pas suffi. Dans un méchant fracas le bus s’est renversé et tous sont morts ou blessés. Écrasés entre tôles et roches sahariennes qui coupent si finement. Ça coupe tout. Le souffle, la chair, le regard. Tu vois, j’aurais préféré ne pas te regarder mais tu sais bien que j’ai pas le choix. J’peux pas passer, trépasser sans te regarder, pour la simple raison, espèce de garce, que tu me l’arraches, mon regard. Tu me l’arraches littéralement. Pas que le regard. Le regard, les yeux. Tout. Tu m’arraches tout. 
Adlène Meddi
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