Vous qui sortez, oubliez-moi.
Vous qui passez, passez sans me voir

Le Penseur de Rodin à la station Varenne. C’est bien lui. Curieux, non ? Ou est-ce une copie ? Un emprunt à la mélancolie ? Pour ce nouveau siècle qui n’en peut plus de chavirer ? Il semble soucieux, que tu te dis. Comme ta montagne, In Ekker, avachie, non encore résolue à mettre bas, à cracher le fond brûlant de ses entrailles pourries.
Des stations de métro comme des prisons (doubles portes métalliques, double vitrage). Ils sont protégés par l’enfermement, tandis que toi, Stalker du désert, ouvert aux quatre vents, tu n’en finis plus de t’extraire des barbelés aujourd’hui inexistants car monnayables au marché du coin.
L’invisibilité est-elle un état, ou une philosophie d’être ? Même lorsque vous me regardez, vous ne me voyez pas.
Il y a encore de ces regards dans Paris qui, qui vous scrutent sans sourire. Qui vous dévisagent. (Est-ce leur passé colonial qui ressurgit, insiste, fouille cette part de ce qu’ils pensent avoir été leur grandeur, les fait se mesurer à toi comme surpris que tu oses être ? La ville oppressante de majesté et de grandeur inscrites dans des murs de pierre, des façades admirablement tracées, des jardins somptueux, mais qui ne te sourient jamais. Jamais.)
Mais alors, d’où vient ce sentiment qui te prend à la gorge, l’impression qu’on t’examine, que le regard te piétine des pieds à la tête, sans sourire, jamais (ou est-ce toi, traînant ton passé de sous-homme invisible, inutile ?) ? Tu penses pourtant  avoir définitivement restauré, à leurs yeux (et aux tiens, imbécile ! aux tiens), l’image que tu te figures que tu te fais de ce que tu es à présent : un être libre, qui compte dans le paysage.
Pourquoi alors ce sentiment d’être-sans-être ? (Une transparence que l’on regarde sans la voir, évidemment, et sans sourire. Pourquoi te sourirait-elle ? ou il ?)
Aurais-tu peur de ce que tu trimbales, éclatant comme le soleil collé à ta peau, comme le sable du désert enfouissant mensonges et déconvenues des tiens… que tu crois. Elle est bien seule, ta montagne, et bien mélancolique. Ceux qui l’ont abandonnée, que tu as poursuivis de tes cris : «Oubliez-moi !», t’ont effectivement oubliée. Il y en a même qui se sont présentés là, à tes pieds pierreux, qui ont hurlé avec toi (ils sont de la même couleur que toi ; tu t’es dit : je ne suis plus seul), et qui ont quand même oublié leur serment de te «restituer toute ta dignité». Ils ont dit : «On a tenté treize fois de te briser, on t’a juste fissuré, mais on travaille à cicatriser tout ça.»
Treize essais nucléaires, treize inséminations précieusement dénommées Topaze, Saphir, Turquoise…, et tous ces noms vulgaires qu’on attache aux cous des belles femmes (attends, ne t’emballe pas, on se rassure comme on peut, on ne se débarrasse pas facilement des superstitions de masse).
On annonce dans les haut-parleurs la découverte d’un colis piégé à la station prochaine. Il faut fuir.
Le troupeau court dans l’autre sens, avec les enfants et les sacs pleins de produits qui les, nous ?, empoisonneront lentement.
Tu regardes tout ça toi aussi, tu regardes. Les enfants, seuls, t’ont remarqué. Car toi, tu ne bouges pas. Tu restes figé. Tu es trop vieux. Tu viens d’un continent qui a cessé de courir car rien ne l’affecte plus.
Eh quoi ? Tout à l’heure, tu espérais un sourire, tu voulais quitter ton invisibilité ancestrale, et maintenant tu feins royalement l’indifférence ? Serais-tu inquiet de perdre le monopole de la transparence ? car voilà que tu perçois à quel point ce peuple de moutons, comme tu dis, qui court, te ressemble, car ceux qui t’ont fissuré sont les mêmes, ou presque, qui écrasent de leur mépris (c’est dit) les foules consentantes.
C’est pour ça que tu comprends. C’est pour ça que, subitement, tu sais l’inutilité de la fuite.
À qui, comme un mendiant, irais-tu quémander un sourire, une attention ? Tu sais que c’est fini. 
Attention, tu vas hurler. Attention, je te dis, tu hurles : «Passez sans me sourire, passez…» Voilà qui met un peu de joie dans ces cœurs hébétés. Certains sourient maladroitement (comme malgré eux), d’autres serrent plus fort la main de l’enfant, des fois que… mais on ne te bouscule plus.
Tu es comme ces clochards qu’on ne voit plus, mais qu’on craint. Tu es un rappel trop cru à la vie.
Lorsque tu retourneras dans ton désert fissuré et irradié, pillé, blessé, damné, tu attendras patiemment. Car, je te l’ai dit, tu ne sais plus (tu sais que tu ne peux plus) rien, tu n’es que le pionnier, en quelque sorte, le premier témoin de la destruction du monde. 
Hadjer Bali

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